
Présentée comme l’une des technologies « de frontière » susceptibles de remodeler les économies de demain, la blockchain suscite un intérêt croissant en Afrique. Mais entre ambitions de modernisation, besoins d’encadrement et maturité encore inégale des écosystèmes, son essor reste à consolider.
Dans un continent en pleine mue numérique, la blockchain s'impose progressivement comme une technologie d'infrastructure — et non plus seulement comme le socle des cryptomonnaies. C'est l'un des enseignements clés du Rapport économique sur l'Afrique 2026, publié par la Commission économique des Nations Unies pour l'Afrique (UNECA), intitulé « Growth through innovation : Harnessing data and frontier technologies for Africa’s economic transformation ».
D’abord, la blockchain connaît en Afrique une trajectoire paradoxale. En 2024, le financement par capital-risque dans cet écosystème représentait 7,4 % de l'ensemble des financements en capital-risque du continent et 12,7 % du total des transactions. Sur le plan mondial, le secteur a levé 12,1 milliards de dollars en 1 309 transactions, soit une hausse de 14 % des financements et de 6 % du nombre de deals par rapport à 2023.
Côté africain, les start-up blockchain ont collecté 122,5 millions de dollars sur 30 transactions en 2024 — un recul de 36 % en valeur par rapport à 2023, mais avec un nombre de transactions en hausse de 15 %. La part de l'Afrique dans les transactions mondiales blockchain est passée de 2,1 % en 2023 à 2,3 % en 2024, même si sa part dans le financement venture mondial a reculé de 1,8 % à 1,0 %. Ce mouvement contradictoire — plus de deals, moins d'argent — indique que l'écosystème africain de cette technologie se trouve encore majoritairement en phase d'amorçage, avec des tailles de tickets plus réduites mais une activité entrepreneuriale en croissance.

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« L’augmentation du nombre de transactions et la baisse des financements suggèrent l’existence d’importantes opportunités de valorisation au sein de l’écosystème africain de la blockchain en phase de démarrage », explique le rapport. Ce recul des financements ne remet toutefois pas en cause le potentiel transformateur de cette technologie dans les secteurs économiques et sociaux du continent.
Des cas d'usage concrets au service des économies africaines
Longtemps cantonnée à l'univers spéculatif des cryptoactifs, la blockchain s'impose progressivement comme un outil de transformation économique tangible. Les investisseurs privilégient désormais des solutions intégrées aux systèmes financiers régulés, la traçabilité dans les chaînes d'approvisionnement agricoles ou minières, et la vérification de données pour la conformité réglementaire.
Au Ghana, la blockchain est expérimentée pour sécuriser les transactions foncières et prévenir les fraudes immobilières — un fléau qui pèse sur les droits de propriété de millions de ménages. En Afrique de l'Est, elle facilite déjà les paiements transfrontaliers et les transferts de fonds à moindre coût, s'appuyant sur l'infrastructure de paiement mobile déjà robuste de la région. Des plateformes comme BitPesa (actuellement AZA Finance) et Yellow Card réduisent le coût et les délais des transferts internationaux — un enjeu crucial dans une région où les commissions de virement restent parmi les plus élevées au monde. L'enjeu, pour les gouvernements, est désormais de créer des cadres réglementaires stables qui permettent à cet écosystème de s'épanouir sans exposer les utilisateurs aux risques inhérents à un secteur encore volatil.
Une autre initiative particulièrement prometteuse est le Trade Logistics Information Pipeline, qui soutient déjà le partage de données en temps réel entre le Kenya et l'Union européenne dans la filière floricole. Un atout décisif pour l'accès aux marchés d'exportation exigeants en matière de traçabilité. Il s'étend désormais à des projets pilotes dans le cadre du Corridor de données commerciales Kenya-Royaume-Uni, ainsi que dans le commerce de produits pharmaceutiques entre le Kenya et l'Inde.
Parallèlement à ces usages industriels et logistiques, les actifs numériques continuent également de connaître une forte adoption dans plusieurs économies africaines. Le Nigeria, le Kenya et l'Afrique du Sud figurent parmi les pays affichant les taux d'adoption des cryptomonnaies les plus élevés, souvent perçues comme un refuge face à l'inflation et à l'instabilité monétaire.
Des obstacles structurels qui freinent le décollage
Malgré ces avancées, la blockchain africaine fait face à des freins persistants. L’UNECA identifie en premier lieu l'incertitude réglementaire. Sans cadre juridique harmonisé, les entreprises peinent à déployer des solutions à l'échelle régionale. S'y ajoutent les risques liés à la volatilité des cryptomonnaies, les lacunes en matière de protection des données personnelles et le risque d'activités illicites associées aux actifs numériques. Enfin, la pénurie de professionnels qualifiés reste un obstacle de taille : développeurs, juristes du numérique, auditeurs de smart contracts, etc. Ces compétences nécessaires manquent encore largement sur le continent. « Réaliser le potentiel de la blockchain dépend d'une infrastructure robuste, de réglementations harmonisées, de données fiables et de politiques favorables à la collaboration entre gouvernements, entreprises et communautés », réaffirme l’UNECA.
À 1,76 trillion de dollars de contribution potentielle à l'économie mondiale selon PwC, l'enjeu est colossal. Si le continent a posé les premiers jalons, le chemin vers la maturité reste, lui, encore long.